Moins de chirurgies grâce à la kiné numérique : le résultat que personne n’attendait
Les troubles musculosquelettiques (TMS) (colonne vertébrale, genou, hanche, épaule) représentent l’une des premières causes de recours à la chirurgie dans les pays développés. Et une part significative de ces interventions est considérée comme de « faible valeur clinique » : des actes dont le bénéfice réel pour le patient est discutable. Dans ce contexte, une question revient régulièrement dans les discussions cliniques : la kinésithérapie numérique peut-elle modifier favorablement cette trajectoire ?
Une grande étude américaine publiée fin 2025 dans le Journal of Medical Internet Research apporte des données inédites à ce sujet. Les chiffres semblent spectaculaires. Les questions qu’ils soulèvent le sont tout autant.
Ce qu’a étudié cette équipe de chercheurs
L’étude porte sur 4 190 adultes souffrant d’affections musculosquelettiques (colonne vertébrale, genou, hanche ou épaule), répartis en 2 095 paires après un appariement rigoureux par score de propension à partir de bases de données de remboursements d’assurances américaines. Un groupe a suivi un programme de physiothérapie numérique fourni par Sword Health (comprenant des exercices avec biofeedback en temps réel sur tablette, une éducation thérapeutique, une thérapie cognitivo-comportementale et le suivi d’un physiothérapeute à distance), tandis que l’autre groupe recevait des soins standards en clinique.
À 12 mois, le groupe numérique affiche une réduction significative du risque chirurgical par rapport au groupe en présentiel, aussi bien pour la chirurgie musculosquelettique globale que pour les chirurgies considérées comme de faible valeur clinique. Un résultat présenté comme une première dans ce type d’étude.
Mais voici le détail qui change tout : les patients du groupe numérique ont réalisé en moyenne 22,7 séances, contre seulement 9,2 séances pour le groupe soins classiques.
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Le vrai moteur de l’effet : la technologie ou l’observance ?
C’est là que notre analyse apporte une nuance décisive. La fiabilité des conclusions est évaluée comme moyenne. Non pas parce que l’étude est mal conduite (sa modélisation causale est en réalité robuste, et la cohorte de grande taille), mais parce que le principal biais n’a pas été corrigé : l’effet protecteur observé s’explique très probablement par le volume de traitement nettement supérieur dans le groupe numérique, et non par la modalité technologique en elle-même.
Autrement dit : ce n’est pas la tablette qui protège de la chirurgie. C’est le fait de faire 2,5 fois plus de séances. Le numérique agirait avant tout comme un outil logistique d’adhésion au mouvement, et c’est déjà précieux, mais c’est une conclusion très différente de « la téléréhabilitation est supérieure à la kinésithérapie classique ».
À cela s’ajoute un conflit d’intérêts structurel important : la grande majorité des auteurs sont des employés ou actionnaires de Sword Health, l’entreprise commercialisant le programme évalué. Ce point impose une prudence absolue dans l’interprétation des résultats.
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Ce que vous pouvez en retenir pour votre pratique
Ces résultats ont une pertinence clinique réelle, à condition de les lire avec le bon cadre. La téléréhabilitation constitue une alternative pragmatique et pertinente pour les patients confrontés à des barrières d’accès géographiques, professionnelles ou temporelles. Si le numérique permet d’augmenter significativement le volume de soins reçus, cela se traduit probablement par de meilleurs résultats cliniques, quelle que soit la modalité.
En revanche, il serait prématuré de conclure à une supériorité biomécanique ou clinique intrinsèque du numérique sur le présentiel. Des essais cliniques randomisés indépendants, contrôlant strictement le volume de séances entre les groupes, restent indispensables pour trancher cette question. L’analyse complète de Docmeup détaille les biais méthodologiques, les critères d’applicabilité clinique selon les profils de patients, et les implications pratiques pour médecins, kinésithérapeutes et rhumatologues.
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Référence : Domingues B, Pereira AP, Pradhan A et al. Digital Versus In-Person Physical Therapy in Adults With Musculoskeletal Conditions: Retrospective Matched-Cohort Analysis of Surgery and Low-Value Surgical Rates. Journal of Medical Internet Research. Novembre 2025. DOI: 10.2196/82573. PMID: 41288021. Mots-clés : eHealth, low-value care, pain, surgery rate, telerehabilitation.



